La Lettre n°197 de Avril 2022

Actualités : Les rachats d'actions font-ils monter les cours de Bourse ?

C‘est ce que pense l’immense majorité des citoyens ou des journalistes[1], alors que la réponse de la recherche scientifique, qui s’est penchée sur ce sujet depuis des dizaines d’années, conclut, au mieux, par une réponse marginalement positive et peu significative.

 

Sans en faire une preuve absolue et définitive, voici l’évolution du cours de IBM sur les 10 dernières années :

C’est une baisse du cours de 30 % contre une hausse de l’indice S&P 500 de 216 % depuis 2012 qui est observée, malgré des rachats d’actions par IBM portant sur 20 % de son capital de 2012.

 

Autre exemple, celui de L’Oréal qui annonce le rachat de 4 % de son capital à Nestlé le 7 décembre 2021 à 400 €, soit avec une décote de 5,8 % par rapport au cours de clôture et de 2,9 % par rapport à la moyenne des cours sur un mois. Si la thèse des rachats d’actions qui font monter les cours avait tenu, le cours de L’Oréal aurait dû surperformer l’indice puisqu’on achetait ici avec une décote significative sur le cours de Bourse. Pourtant, 4 mois après, le cours de L’Oréal est en recul de 15 % alors que le CAC 40 ne baisse que de 5 %.

 

Donc le sujet ne relève pas de l’évidence.

 

Ainsi les chercheurs D. Andriosopoulos et M. Lasfer[2] estiment que l’annonce en France d’un programme de rachat d’actions propulse le cours de 0,8 % de plus qu’il ne l’aurait été sans cette annonce. Autrement dit, l’épaisseur du trait quand on sait les variations moyennes quotidiennes des cours est de l’ordre de 1 % en valeur absolue.

 

Comment expliquer cette divergence entre les faits et le sentiment du plus grand nombre ?

 

Premièrement, souvent un quidam pense que s’il y a un acheteur de plus sur le marché, cela fait naturellement monter le cours, par exemple de 100 à 102. Il ne voit pas nécessairement que s’il passe de 100 à 102, des investisseurs qui n’étaient pas vendeurs à 100, mais le sont à 101, vont alors se mettre à vendre des titres, ce qu’ils n’auraient pas fait si le cours était resté à 100, et ce qui fera revenir le cours à 101, voire à 100.

 

Deuxièmement, car les programmes de rachats d’actions sont le plus souvent annoncés à l’occasion de résultats (de la cession d’un actif, d’une opération de croissance externe, etc.). Il est alors impossible de distinguer derrière l’éventuelle hausse du cours, ce qui est dû à l’annonce du rachat d’actions et à l’autre élément, souvent plus révélateur, de la situation de l’entreprise et souvent positif puisque l’on n’annonce pas des rachats d’actions quand l’entreprise fait des pertes ou sous-performe.

 

Ainsi le 1er février 2022, le cours de UBS monte de 8 % suite à l’annonce de ses résultats annuels au plus haut depuis 15 ans et d’un dividende en progression de 35 %. Mais est aussi annoncé un rachat d’actions en 2022 à 5 Md$, soit le double de celui de l’année précédente. Qu’est-ce qui fait monter le cours ? Les résultats, confortés par le signal d’un dividende en forte progression, ou les rachats d’actions ?

 

Un proverbe chinois dit que : « Lorsque le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. » Ici le naïf voit la hausse du cours et l’attribue aux rachats d’actions, et non aux bons résultats qui les ont rendus possibles...

 

Troisièmement, il est le plus souvent ignoré, sauf des spécialistes, qu’une entreprise ne rachète pas ses actions comme elle le veut en faisant une razzia sur le marché. Elle est limitée en Europe à 25 % du volume quotidien d’échanges sur son titre, et à un prix qui est plus bas que le dernier cours coté, ou plus bas que le meilleur ordre à l’achat existant à l’instant T[3]. Un achat dans ces conditions ne peut donc pas faire techniquement monter le cours quand il est exécuté, mais le fait baisser.

 

Par ailleurs, l’émetteur ne peut pas racheter ses propres actions quand il détient une information privilégiée et tant qu’elle n’est pas rendue publique, ni dans les 30 jours calendaires précédant la publication de ses résultats annuels, semestriels, voire trimestriels.

 

Quatrièmement, on peut être victime de l’illusion du BPA qui fait croire que sa progression s’accompagne nécessairement d’une progression parallèle du cours, le PER, qui relie les deux (valeur de l’action = BPA x PER), étant stable[4]. Or avec des taux d’intérêt très bas, mettons moins de 1 % après impôt, il suffit que le PER de l’action soit inférieur à 100 (soit l’inverse du coût du financement après impôt), pour que le rachat d’actions soit relutif du BPA. À l’aune de ce critère, il n’y a que pour Tesla qu’un rachat d’actions serait dilutif du BPA, puisque son PER est de l’ordre de 200 !

 

De deux choses l’une, soit le rachat est peu significatif comme le sont la plupart des rachats d’actions portant sur 1, 2, ou 3 % du capital ; et dans ce cas, l’impact sur le BPA ainsi que sur la structure financière de l’entreprise est faible. La constance du PER peut être postulée et la valeur de l’action bougera à peine, cf. le + 0,8 % de l’étude mentionnée plus haut.

 

Soit le rachat d’actions est significatif, plus de 5 % du capital, et l’impact sur le BPA et la structure financière le sera aussi. Postuler la constance du PER alors que l’action est devenue plus risquée en raison d’une structure financière plus marquée par la dette, c’est s’illusionner. En effet, le PER n’a aucune raison de rester stable puisque le risque pris par les actionnaires, du fait d’une structure financière avec plus de dettes, s’est naturellement accru[5]. À un BPA plus fort répond un PER plus faible et donc une valeur quasi inchangée comme le démontrent de nombreux chercheurs dont ceux cités plus haut.

 

Les rachats d’actions du CAC 40 depuis 10 ans

 

En voici une illustration avec l’étude des rachats d’actions sur le CAC 40 sur les 10 dernières années à partir des statistiques que nous publions dans les numéros de janvier des Lettres Vernimmen.net[6]. Si les rachats d’actions avaient la capacité de pousser les cours à la hausse, on devrait voir au sein du CAC 40 les plus gros racheteurs d’actions le surperformer.

 

Or il n’en est rien.

 

Des 14 plus gros racheteurs, la moitié (7) surperforme le CAC 40, et l’autre moitié (7) le sous-performe. Et si l’on prend les 20 premiers, le match n’est pas significativement différent (8-12) :

 

 

Ne pas confondre le doigt et la lune

 

Si L’Oréal, premier groupe français pour ses rachats d’actions entre 2012 et 2021, surperforme le CAC 40 sur cette période, + 346 % contre + 120 %, c’est parce que ses résultats nets ont crû de 60 % sur la période, pas parce qu’il a fait des rachats d’actions. Et si Sanofi, second groupe français pour ses rachats d’actions, sous-performe le CAC 40 de 2012 à 2021, + 57 % contre + 120 %, c’est parce que ses résultats nets ont crû de seulement 27 % sur la période, pas parce qu’il n’a pas fait de rachats d’actions.

 

En fait, au sein des 20 plus grands racheteurs d’actions du CAC 40, la progression moyenne des résultats de ceux qui surperforment l’indice est deux fois plus forte que celle de ceux qui le sous-performent.

 

Comme en beaucoup de choses, il convient de ne pas confondre la cause et la conséquence.

 

[1] Voir par exemple dans Les Échos du 10 décembre, où les rachats d’actions sont qualifiés de « véritables accélérateurs pour les cours de Bourse », en page 32.

[2] « The market valuation of share repurchases in Europe », Journal of Banking and Finance, juin 2015, vol. 55, pages 327 à 339.

[3] AMF, « Guide relatif aux interventions des émetteurs cotés sur leurs propres titres et aux mesures de stabilisation », DOC-2017-04.

[5] Pour plus détail sur ce point, voir le chapitre 24 du Vernimmen 2022.

[6] Et par exemple celle de janvier 2022 : https://www.vernimmen.net/Lire/Lettre_Vernimmen/Lettre_194.html

 



Q&R : Le coût du capital est-il différent pour une activité en monopole versus la même activité en concurrence ?

Le coût du capital correspond au risque de marché de l’activité, pas à son risque total[1]. Le fait que cette entreprise soit en situation de monopole ne change pas son degré de volatilité et de sensibilité à la conjoncture économique générale. Donc nous sommes enclins à prendre un même coût du capital, que l’on soit en monopole ou pas.

Cela ne doit pas vous empêcher, mais c’est une autre problématique, dans les flux financiers que vous actualiserez, de tester un scénario dans lequel l’entreprise perd son monopole, ce qui aurait pour conséquence probable de réduire une partie de ses flux de trésorerie disponible.https://www.vernimmen.net/Vernimmen/Resumes_des_chapitres/Partie_2_Les_investisseurs_et_la_logique_des_marches_financiers/Chapitre_21_Taux_de_rentabilite_exige_et_marches_en_equilibre_.html

 

[1] Pour plus détails sur ce point, voir le chapitre 21 du Vernimmen 2022.



Autre : 8 mars 2022 : Six portraits de femmes professionnelles de la finance (2/2)

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, nous avons publié sur les pages LinkedIn et Facebook du Vernimmen, 6 interviews de femmes financières, dont voici les 3 dernières. Les 3 premières peuvent être lues sur le site vernimmen.net.

 

Nadia Ben Salem-Nicolas

Directrice Générale Adjointe en charge des Finances chez Nexity

 

En tant que femme ayant réussi dans le domaine de la finance, pouvez-vous nous présenter votre parcours ainsi que le métier que vous exercez ?

Mon parcours ressemble à celui de nombreuses jeunes femmes de ma génération qui ont fait le choix des études pour exercer pleinement un métier et accéder à assez de responsabilités pour être libre et émancipée, trouver du sens et du plaisir dans leur travail, et espérer avoir de l'impact sur la société.

J'ai grandi dans la banlieue de Dunkerque avant de rejoindre Paris à 18 ans pour commencer mes études à Sciences Po, puis à l'ESSEC, avec une parenthèse américaine de quelques mois à l'Université de Chicago. Apprendre très jeune à évoluer au milieu de gens qui ont des habitudes totalement étrangères à votre univers, avoir à en absorber rapidement les codes, a été je crois un atout fondamental par la suite pour me jouer de l'étanchéité des mondes de l'entreprise.  

Je me spécialise alors en finance (où je découvre le Vernimmen qui n'a plus jamais quitté mon bureau) et commence à 22 ans un stage en banque d'affaires. C'est une expérience qui se révèle passionnante, dont je fais mon métier pendant 7 ans, d'abord chez Lazard puis chez Goldman Sachs. Je découvre la question fondamentale de la valeur et du prix des choses, et de la qualité d'exécution. J'aime participer à des projets de rapprochement au cœur des choix stratégiques de fleurons industriels européens et négocier. 

En 2009, j'ouvre un nouveau chapitre en passant « de l'autre côté du miroir » en devenant d'abord responsable de la stratégie et des acquisitions de Bureau Veritas, puis responsable de projets M&A chez Danone en 2015, avant de prendre la tête de la direction des relations investisseurs en 2017, puis de la direction financière de la Branche Eaux en 2021. Depuis un an, je suis Directrice Générale Adjointe en charge des Finances chez Nexity, le leader français de la promotion et des services immobiliers. À l'acquisition de compétences analytiques en banque d'affaires, a succédé l'apprentissage du management, de la construction d'organisations solides, du pilotage financier et de la gestion de situations complexes.  

Pas de vocation ou de prédisposition donc, à part peut-être le modèle de mon père qui négociait avec talent tout et tout le temps, l'image de ma mère qui était ce que je ne voulais pas devenir, et le besoin de jouer des coudes pour trouver ma place dans une fratrie nombreuse. 

Mon parcours est surtout le résultat de trains imprévus qui sont passés et dans lesquels j'ai eu envie de monter parce qu'ils me permettaient de continuer à apprendre et de me remettre en question grâce à de nouvelles rencontres, avec la création de valeur comme fil conducteur.

 

Est-ce difficile d'articuler vie de femme, vie de famille, et vie de financière ? 

Oui, c'est parfois difficile, à des moments plus qu'à d'autres, et c'est important de le dire. Wonder Woman n'existe pas. J'ai eu 4 enfants en 4 ans alors que j'étais en poste et que j'enseignais : ma chance a été de comprendre, à travers mes propres difficultés à tout mener de front, qu'il fallait abandonner la tyrannie de la perfection, tolérer l'approximation sur certaines choses, déléguer davantage au travail, ne pas craindre de se faire aider à la maison, sinon impossible de tenir dans la durée.

Avoir un conjoint qui vous encourage, qui ne vous fait pas culpabiliser, et qui porte sa part de la logistique de la vie de famille apporte aussi de la sérénité.

Ma règle d'or aujourd'hui est de cloisonner le plus possible et de ne pas laisser le travail rentrer dans les moments en famille : j'ai toujours été intransigeante sur la qualité des instants passés avec mes enfants plus que sur la quantité. 

Selon vous, quelles sont les qualités nécessaires pour exercer votre métier ? 

La qualité de base est le travail et le goût pour l'analytique. Aimer les chiffres, aimer les « faire parler » pour comprendre la réalité industrielle qu'ils racontent, la valeur qui se crée, et piloter une trajectoire stratégique. Être à l'aise avec les ordres de grandeur, pour rapidement faire le tri entre l'essentiel et l'accessoire. Avoir des capacités relationnelles, d'écoute et de négociation et être curieux. Car la finance est au fond je trouve une matière très créative, en transformation permanente, qui sait évoluer pour intégrer de nouvelles problématiques du monde, comme l'intégration croissante de l'extra-financier et la mesure d'impact par exemple. 

Quel a été votre principal atout dans votre réussite ? 

Réponse en musique avec « L'Envie » de Johnny Hallyday, et « Les gens qui doutent » d'Anne Sylvestre ! 

Quelles sont les femmes ayant pu vous servir de modèles qui vous ont inspirée au cours de votre parcours ? 

J'ai évolué professionnellement dans des univers plutôt masculins où émergeaient quelques rares figures féminines qui sont restées pour moi de véritables mentors parce qu'elles réussissaient en étant elles-mêmes, en étant authentiques, sans se travestir, sans chercher à jouer à l'homme. Parmi elles, j'ai plaisir à citer Virginie Morgon, Isabelle Xoual, Céline Méchain, Cécile Cabanis, et aujourd'hui Véronique Bedague qui m'ont beaucoup appris à différents âges de ma vie, d'abord en m'encourageant à être moi-même et en me faisant confiance. 

Quel(s) conseil(s) pouvez-vous apporter pour inciter les femmes des générations Z et K à se lancer dans la finance ? 

Je leur dis : foncez ! Vous vous y épanouirez et y avez toute votre place. Les métiers de la finance changent en même temps que le monde, et les problématiques deviennent tellement complexes qu'elles nécessitent plus d'influence que de territorialité ; plus de doute que d'assertivité. 

J'ai eu la chance de participer un jour à un événement professionnel organisé par Danone pour faire prendre conscience aux femmes de leur co-responsabilité dans l'existence du plafond de verre qu'elles subissaient. Alors osez davantage être vous-mêmes, n'ayez pas peur d'exprimer votre ambition et vous réussirez.

 

Hélène Bourbouloux

Associée Administratrice judiciaire, associée fondatrice de FHB

 

En tant que femme ayant réussi dans le domaine de la finance, pouvez-vous nous présenter votre parcours ainsi que le métier que vous exercez ? Avez-vous rencontré des difficultés liées au genre dans votre évolution professionnelle ?

Pendant mes années HEC, j'ai suivi un cursus droit à Sceaux puis je suis rentrée post HEC à la Sorbonne en Licence de droit. Ayant souhaité travailler en parallèle de mes études, j'ai sélectionné 4 métiers aux confins du droit et de la gestion. J'avais découvert l'univers des entreprises en difficultés grâce au séminaire « Redressement en Majeure Entrepreneurs » et donc j'ai naturellement postulé auprès de différents administrateurs judiciaires. 

Dès le début et malgré la tournure inattendue de mon premier job, dans une étude liquidée judiciairement en raison des malversations de mon employeur, j'ai immédiatement identifié que ce métier était fait pour moi. 

Mes camarades et ma famille étaient très dubitatifs sur ce choix d'un métier qui avait mauvaise presse, et était largement amalgamé avec celui du croque-mort. Je me souviens également à mes débuts de cet administrateur judiciaire m'expliquant par le menu et très longuement que ce métier n'était absolument pas « adapté pour une femme » et qu'il « ne fallait pas y penser ». 

Convaincue au contraire que ce métier présentait les perspectives que je recherchais : proximité avec l'entreprise, défi, diversité, technicité, humanité et dans un environnement à révolutionner, à bousculer, je n'ai plus douté et j'ai passé les examens me permettant de devenir administrateur judiciaire à 28 ans. 

Mes racines HEC ont été un accélérateur dans les ambitions fixées car elles m'ont permis d'ouvrir un champ de missions nouvelles et de solutions jusque-là très étanches au monde de la finance. Je suis ainsi intervenue dès mes premières missions avec les acteurs du private equity qui ont été rassurés par le profil HEC. J'ai donc dès l'origine développé une spécialité sur les restructurations financières, start up, LBO, corporate, sociétés cotées, internationales...

 

Est-ce difficile d'articuler vie de femme, vie de famille, et vie de financière ? Comment faites-vous pour tout mener de front ? 

Je me sens toujours intègre et une, tout autant femme qu'homme selon les circonstances, et toujours moi-même au bureau, en mission ou dans ma vie privée. Je ne cloisonne pas mes univers et mon métier d'administrateur judiciaire satisfait également mes désirs d'entrepreneuse (FHB que j'ai co-fondée compte aujourd'hui plus de 70 collaborateurs, 16 bureaux sur le territoire et 11 associés, 5 femmes et 6 hommes, la plupart issus des rangs même de FHB), d'enseignante et de femme engagée dans la société. Mes associés sont mes amis, nous partageons nos valeurs, notre travail, notre réussite et nos coups durs. Mon métier est le support de rencontres exceptionnelles car dans les moments les plus sensibles de la vie des acteurs affectés un jour par les difficultés de l'entreprise et souvent de la vie. La finance n'est pas tendre, mais tend de plus en plus vers une finalité positive et valorise l'amélioration de la vie des femmes, des hommes et de la planète. 

Je n'ai donc pas de secret pour tout mener de front, sauf peut-être d'accepter de longue date de faire confiance à mon intuition, guidée par le cœur et l'expérience. 

J'ai la chance de concilier un cadre de vie agréable avec les gens que j'aime à la campagne en Corrèze et mes engagements professionnels ou dans la société. Téléphone, Internet, train, taxi, et parfois avion sont des moyens formidables pour garder l'équilibre entre la lenteur de la pousse des arbres sous mes fenêtres et l'urgence, la frénésie et le stress parfois de la crise et de la multiplicité des sollicitations concomitantes. 

Selon vous, quelles sont les qualités nécessaires pour exercer votre métier ? Quel a été votre principal atout dans votre réussite ? Quel a été votre plus beau succès, à vos yeux ? 

Comme dans la vie, être heureux est tout autant un étalon de réussite qu'un facteur clé de succès. Les qualités de cœur sont un préalable pour garder le feu et la volonté constante et sans faiblesse de porter secours dans un environnement adverse. Il faut en toutes circonstances et nonobstant les critiques, les attaques, les incompréhensions, garder lucidité et indépendance, rechercher la moins pire des solutions, le compromis. Ne pas craindre de décider, prendre des risques et accepter qu'ils ne puissent être totalement assurés, ce qui n'est supportable que lorsque les décisions sont guidées par le juste et le bon, empêchant tout regret. 

J'ai eu de la chance d'être au bon endroit, au bon moment, dans un environnement où l'attente des acteurs de professionnels new generation était forte. J'ai pris des coups assez jeune et j'ai été confrontée à des coups durs de la vie dans ma vie professionnelle, qui ont définitivement emporté toute cloison pro/perso, et cela m'a donné une grande envie d'action et d'évacuer la peur paralysante ou le manque d'audace. Obligée d'agir au-delà de tout ce qui me paraissait possible, j'ai pris la mesure de l'infinité de nos possibles et la confiance en moi, en la vie, s'est renforcée dans un cercle vertueux. Mon plus beau succès est probablement l'aventure FHB à laquelle j'ai contribué et contribue toujours, car elle va au-delà de l'entreprise FHB, elle englobe aussi la modernisation d'une profession, d'avoir contribué à démythifier cet univers et l'avoir rendu accessible à toutes les entreprises, même si le chemin est encore long. FHB innove en développant des métiers utiles au financement des entreprises comme la fiducie (FHB FIDUCIE au bout de 15 ans de combat), ou en utilisant les procédures de conciliation pour les spin off de sociétés en distressed, ou encore en ayant participé à la création et à l'écriture des procédures accélérées et hybrides destinées aux grandes restructurations financières. 

Mon plus beau succès, c'est aussi de pouvoir construire mon écrin de vie en restaurant moulin, bergerie, grange et entourage de la ferme des grands-parents, devenue mon paradis et celui de mes bien-aimés. Ce paradis accueille tous les associés FHB et leur famille chaque année, pour que tout soit bien réuni au cœur du réacteur pour une dose de régénération collective. 

Quelles sont les femmes ayant pu vous servir de modèles qui vous ont inspirée au cours de votre parcours ? 

Sans hésitation et immédiatement ma mère, sage-femme, dynamique, leader, louve pour son mari et ses enfants, courageuse, ambitieuse, rock and roll à certains égards et portée par l'amour et le bonheur du partage. Inspirée par Simone Veil qui est devenue pour moi une référence, un exemple à suivre, elle nous a toujours inculqué que nous pouvions avoir la vie libre que nous choisirions. 

Dans ma vie professionnelle, j'ai ensuite été très impressionnée par Christine Lagarde, son humilité, son efficacité, son engagement pour améliorer la vie du monde et sa volonté d'ouvrir la voie aux personnes croisant son chemin. 

J'ai été tout autant marquée par des hommes assumant leur ubiquité féminine et donnant ainsi la pleine expression de leur humanité. 

Aujourd'hui, les femmes représentent 15 % des effectifs des directrices financières en France (sur la base d'une étude Vernimmen 2017 sur le genre des directeurs financiers des sociétés du SBF 120). Qu'est-ce qui, selon vous, explique ce chiffre ? 

Ce chiffre est le reflet de préjugés et de mauvaises habitudes à changer. Les femmes ont des qualités particulièrement appréciées dans les directions financières : prudence, rigueur, précision, organisation, et les hommes qui y réussissent mettent en jeu et savent valoriser leur verso féminin. L'argent est associé à l'homme, il faut rappeler que l'autonomie financière des femmes date de la fin du xxe siècle, hier donc. Cette tradition doit être combattue. Les femmes sont de bons gestionnaires. Pour favoriser leur accès plus fréquent à ces directions, elles doivent mettre l'accent dans leurs stages, leur spécialité professionnelle et leurs premiers jobs sur la fonction finance. 

La finance est de plus en plus digitalisée, ce qui devrait faciliter l'accès des femmes à ces fonctions. Les préjugés de la moindre disponibilité ou d'une plus grande émotivité des femmes sont évidemment d'un autre siècle, la capacité d'organisation, la facilité du multi-tâches et l'intuition venant largement compenser ces prétendues faiblesses. 

Quel(s) conseil(s) pouvez-vous apporter pour inciter les femmes des générations Z et K à se lancer dans la finance ? 

Il faut multiplier les stages, les rencontres, les jobs sans se demander s'ils sont bien payés, sans chercher la localisation idéale ou l'entreprise parfaite. Il faut assister aux conférences, chercher à se rendre utile, réfléchir et écrire sur tel ou tel sujet, se mettre au service de l'autre. Commencer peut-être dans l'audit ou le conseil qui présentent de très nombreuses offres d'embauche. 

La finance présente une très grande diversité de métiers, de fonctions et d'univers, ce qui permet beaucoup de chemins d'accès : conseil, audit, banque, entreprise, contrôle de gestion, trésorerie, investissements, financements, fonds propres, dettes, bas de bilan, finance souveraine, institutions, régulateurs, communication financière...

Pouvez-vous nous raconter un épisode où vous avez pu surmonter une situation de crise ou de difficultés ? 

Mon job est jalonné de difficultés, il se nourrit de difficultés. Alors les épisodes sont nombreux, mais je peux peut-être rapporter le décès de mon ami et associé, à 38 ans, d'une crise cardiaque, quand j'avais 31 ans, qui m'a propulsée à la tête d'une étude déjà significative, la mère de FHB. J'ai subi pas mal de tentatives de déstabilisation par ceux ou celles qui se voyaient bien « récupérer » mon business et notre entreprise. Mais galvanisée par l'énergie de mon ami, je me suis totalement plongée dans le travail pour en faire deux fois plus, deux fois plus vite, deux fois mieux et lorsque deux ans plus tard j'ai commencé à revoir la lumière, je me trouvais sur un chemin renforcé, assaini, avec une entreprise rénovée, organisée, dédiée à des missions de plus en plus complexes et totalement boostée. Peut-être que je me suis un peu oubliée mais j'ai senti que cette parenthèse serait aussi une communion avec mon ami et une façon de faire mon deuil et de sublimer cette présence qui m'accompagne toujours et vis-à-vis de laquelle je suis heureuse de présenter si ce n'est le bilan, du moins la photographie de là où nous sommes arrivés à ce jour, le mieux restant à venir. 

Quelles sont vos actualités, rêves ou projets à court terme ? 

Dans les actualités de mes engagements, il y a la présidence de HEC Au Féminin et l'entrée dans une 3e phase de ma vie professionnelle qui me laisse plus d'espace pour des engagements dans la société et pour réunir les objectifs du rebond et retour au positif des entreprises et situations dont je m'occupe, et les objectifs du mieux-être pour la société et les femmes et hommes la composant. 

Je dois avec mes associés mettre en place une organisation plus efficace en affectant entre nous, au vu de nos aptitudes et aspirations, des domaines de responsabilités dans l'entreprise. 

Je souhaite continuer à participer à la modernisation de ma profession qui, je pense, a encore de grands défis devant elle. 

J'espère consolider l'équilibre d'un lieu de vie partagé entre la campagne avec mon mari et ma famille, et Paris ou le reste du monde selon les besoins des entreprises. 

Je souhaite enfin multiplier les rencontres pour essaimer et faire rayonner les valeurs qui nous réunissent et contribuer à une société plus ouverte, où la différence et le handicap sont des chances et des leviers. 

Avez-vous une autre conviction forte à partager ? 

La chance oblige. Ma faiblesse est ma force, n'ayons pas peur. 

Les femmes sont aussi des hommes et réciproquement, issue d'un homme et d'une femme, comment peut-on vouloir binariser et scinder quand il suffit de composer avec soi-même pour composer avec les autres ?

 

Laurence Debroux

Administratrice indépendante de Novo Nordisk, EXOR N.V., Juventus Football Club et HEC Paris. Présidente de comités d'audit, membre de comités des rémunérations et comités ESG

 

En tant que femme ayant réussi dans le domaine de la finance, pouvez-vous nous présenter votre parcours ainsi que le métier que vous exercez ?

Diplômée d'HEC en 1992, j'ai commencé par travailler à Londres en banque d'affaires. Après une année sur des projets d'introduction en Bourse pour des clients européens, j'ai reçu la proposition de rejoindre le groupe Elf Aquitaine dans l'équipe de privatisation. J‘ai passé plus de 15 ans dans ce groupe, au département corporate finance de la société holding d'abord, chez Sanofi ensuite puis Sanofi-Aventis. Après avoir été trésorière, directrice du plan stratégique, directrice financière groupe puis directrice stratégique groupe, j'ai quitté Sanofi pour devenir directrice générale administration et finance du groupe JCDecaux. J'y suis restée 5 ans, jusqu'à ce que le groupe Heineken me propose de rejoindre son Directoire en tant que CFO en 2015. Au printemps 2021, j'ai décidé de donner une nouvelle orientation à ma carrière en me consacrant à des rôles non-exécutifs. Je siège aujourd'hui au conseil d'administration de Novo Nordisk au Danemark, Exor (holding cotée de la famille Agnelli) aux Pays-Bas, de la Juventus de Turin et également au conseil d'administration d'HEC Paris.

Comment est née cette vocation ? 

À HEC, j‘ai apprécié le côté quantitatif de la finance, les critères mesurables, les normes que je trouvais rassurantes. Par ailleurs, j'ai senti que la finance était un outil pour agir, et aussi un langage, et que maîtriser ce langage et sa grammaire me permettrait de découvrir des secteurs variés. En termes de variété, de la pharmacie au football, j'ai été servie ! 

Plus tard, avez-vous rencontré des difficultés liées au genre dans votre évolution professionnelle ? 

Je n'ai pas rencontré de difficulté notable liée au genre, mais sans doute parce que j'ai rencontré des professeurs et patrons de qualité qui ont su m'encourager et me challenger de façon constructive. Loin de moi l'idée d'en conclure que ces difficultés n'existent pas pour d'autres, car j'ai pu à de multiples reprises les observer. 

 

Est-ce difficile d'articuler vie de femme, vie de famille, et vie de financière ? Comment vous organisez-vous ? Comment faites-vous pour tout mener de front ? 

Il n'est pas tous les jours facile, pour un homme comme pour une femme, d'articuler une vie de cadre supérieur et une vie familiale, amicale et personnelle raisonnablement équilibrée. Les journées n'ont que 24 heures, les voyages sont fréquents, le stress est bien réel. La double carrière, telle que mon mari et moi l'avons longtemps menée, me semble nécessiter beaucoup de dialogue, un véritable partage des responsabilités – la fameuse « charge mentale » – une absence de compétition interne au sein du couple et la reconnaissance explicite que lorsqu'il y a une phase d'accélération pour l'un, cela peut valoir le coup que l'autre soit plus en support, de façon temporaire. Dans notre cas, nous avons réellement alterné les phases. Enfin, la solidarité familiale et amicale a été clef pour nous : des parents très présents avec nos enfants, des frères et sœurs solidaires, et des amis précieux.

Selon vous, quelles sont les qualités nécessaires pour exercer votre métier ? Quel a été votre principal atout dans votre réussite ? Quel a été votre plus beau succès, à vos yeux ? 

Le métier de financier est une chose, il nécessite un goût pour les chiffres, une capacité d'analyse pour aller au fond des dossiers et de synthèse pour en extraire l'essentiel, un talent de communication pour rendre utilisable par le reste de l'organisation et par les investisseurs des chiffres et des présentations autrement arides, et puis une puissance de travail importante. Le métier de dirigeant nécessite cela aussi mais peut-être encore davantage la capacité de reconnaître ces qualités chez d'autres et de savoir s'entourer et déléguer, pour récupérer l'espace du dialogue et de la décision stratégiques. 

Quelles sont les femmes ayant pu vous servir de modèles (ou success stories) qui vous ont inspirée au cours de votre parcours ? 

Et si je vous disais Marie Curie, Simone Veil, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Carolyn Carlson, Jacqueline de Romilly, Francoise Dolto ? Des femmes déterminées et excellant dans leurs domaines. Dans le monde économique et financier, j'ai rencontré en chemin des femmes remarquables mais aucune qui puisse vraiment me servir de modèle professionnel et personnel. J'ai vécu sans trop de difficulté la co-existence de modèles professionnels largement masculins et de modèles personnels, intellectuels et moraux plutôt féminins et me suis efforcée d'honorer les uns et les autres à ma façon et à ma mesure. Je me suis parfois sentie un peu funambule et cela m'a valu quelques incompréhensions, mais m'a aussi donné je pense de la force, peut-être une place un peu différente, et la capacité de toucher ceux avec qui je chemine et de les enrichir de cette approche. 

 

Aujourd'hui, les femmes représentent 15 % des effectifs des directrices financières en France (sur la base d'une étude Vernimmen 2017 sur le genre des directeurs financiers des sociétés du SBF 120). Qu'est-ce qui, selon vous, explique ce chiffre ? Comment pourrions-nous le faire augmenter ? 

Je pense que la question est plus largement celle de la proportion des femmes dans les instances dirigeantes, et les raisons historiques de la faiblesse de cette proportion sont multiples. Au-delà des évolutions de la société et des accélérations liées aux mesures volontaristes souvent bien nécessaires, je crois que plus on définit la fonction du directeur financier comme celle d'un véritable partenaire stratégique, et pas seulement celle d'un gardien féroce de la profitabilité à court terme, plus elle se diversifie et s'enrichit. Cela va d'ailleurs bien au-delà de la diversité de genre. À titre anecdotique, j'ai parfois entendu – ou on m'a rapporté – les doutes que soulevait mon tempérament souriant... Allais-je être suffisamment exigeante et directe avec les équipes ? Récemment encore, un jeune homme qui recherchait un conseil m'a demandé d'être « brutalement honnête » avec lui... j'ai commencé par lui promettre qu'il aurait toute mon honnêteté avec toute ma bienveillance, la brutalité ne me paraissant ni un signe d'intelligence, ni un gage d'efficacité...

Quel(s) conseil(s) pouvez-vous apporter pour inciter les femmes des générations Z et K à se lancer dans la finance ? 

La finance est un métier, ou plutôt un ensemble de métiers passionnants, une grille de lecture du monde économique et une boîte à outils qui peut être utilisée pour le meilleur et le pire. N'hésitez pas, si la matière vous intéresse, allez-y et usez-en pour le mieux ! Ensuite, le conseil est le même, que vous vous lanciez dans la finance, le marketing ou tout autre domaine : soyez curieuses de l'entreprise et du monde, travaillez dur, nouez des alliances, rapprochez-vous de celles et ceux qui vous inspirent, soyez ambitieuses et solidaires. 

Pouvez-vous nous raconter un épisode où vous avez pu surmonter une situation de crise ou de difficultés ? 

J'ai connu à deux reprises dans ma vie professionnelle une situation où je me suis sentie en grand décalage avec la direction prise par l'entreprise ou par le département dans lequel je me trouvais. La difficulté a été de décider jusqu'à quel moment essayer d'influer sur les choses de l'intérieur, en faisant alliance avec d'autres pour défendre la vision et les valeurs dans lesquelles je croyais et à partir de quel moment il valait mieux secouer la terre de mes semelles et aller voir ailleurs. Il y a toujours le risque de se décourager trop vite ou celui de s'entêter trop longtemps. C'est dans ces moments qu'un bon coach – une femme, ancienne HEC comme moi d'ailleurs, qui m'accompagne quasiment depuis le début de ma carrière – un accompagnement au discernement (spirituel dans mon cas, mais à chacun ce qui lui convient), une famille solide et quelques vrais amis ont été des ressources précieuses. 

Quelles sont vos actualités, rêves ou projets à court terme ? 

Je prends très au sérieux mon rôle dans plusieurs conseils d'administration, ce qui ne m'empêche pas d'y prendre aussi un grand plaisir, notamment au sein des comités d'audits – j'en préside deux pour des sociétés cotées – et des comités ESG. Accompagner en gouvernance la transition digitale, écologique et sociale des industries traditionnelles me motive beaucoup. Par ailleurs, cette nouvelle phase de mon parcours professionnel me laisse plus de temps pour accompagner des plus jeunes dans leurs réflexions professionnelles, à commencer par mes propres enfants au seuil de l'âge adulte. Je prends aussi le temps d'étudier des sujets nouveaux pour moi. Je suis basée aux Pays-Bas pour encore quelques années, le temps que ma plus jeune fille termine son lycée, et je m'étais donné comme objectif d'étudier la vie et la philosophie de Spinoza avant de partir. J'ai plongé dans un monde où se mêlent la grande et les petites histoires des Pays-Bas et de toute l'Europe du xviie siècle. Les échanges et la collaboration de grands esprits philosophes, mathématiciens, physiciens, chimistes, naturalistes... me fascinent, comme me touche la collaboration des universitaires français et néerlandais qui ont travaillé à la récente édition de l'Éthique, enrichie d'un manuscrit retrouvé en 2010 dans les archives du Vatican.... 

Avez-vous une autre conviction forte à partager ? 

« Garde toujours dans ta main la main de l'enfant que tu as été. »

 



Autre : Formations

Voici les dates des prochaines formations que nous avons conçues pour Francis Lefebvre Formation, avec des enseignants que nous avons sélectionnés pour l’excellence de leur pédagogie :

 



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