Hélène Bourbouloux, Administratrice judiciaire, associée fondatrice de FHB.

1. En tant que femme ayant réussi dans le domaine de la finance, pouvez-vous nous présenter votre parcours ainsi que le métier que vous exercez ? Avez-vous rencontré des difficultés liées au genre dans votre évolution professionnelle ?

Pendant mes années HEC, j'ai suivi un cursus droit à Sceaux puis je suis rentrée post HEC à la Sorbonne en Licence de droit. Ayant souhaité travailler en parallèle des études de droit, j'ai sélectionné 4 métiers aux confins du droit et de la gestion. J'avais découvert l'univers des entreprises en difficultés grâce au séminaire Redressement en Majeure Entrepreneurs et donc j'ai naturellement postulé auprès de différents administrateurs judiciaires.

Dès le début et malgré la tournure inattendue de mon premier job, dans une étude liquidée judiciairement en raison des malversations de mon employeur, j'ai immédiatement identifié que ce métier était fait pour moi.

Mes camarades et ma famille étaient très dubitatifs sur ce choix d'un métier qui avait mauvaise presse, et était largement amalgamé avec celui du croque-mort. Je me souviens également à mes débuts de cet administrateur judiciaire m'expliquant par le menu et très longuement que ce métier n'était absolument pas « adapté pour une femme » et qu'il « ne fallait pas y penser ».

Convaincue au contraire que ce métier présentait les perspectives que je recherchais : proximité avec l'entreprise, défi, diversité, technicité, humanité et dans un environnement à révolutionner, à bousculer, je n'ai plus douté et j'ai passé les examens me permettant de devenir administrateur judiciaire à 28 ans.

Mes racines HEC ont été un accélérateur dans les ambitions fixées car elles m'ont permis d'ouvrir un champ de missions nouvelles et de solutions jusque-là très étanches au monde de la finance. Je suis ainsi intervenue dès mes premières missions avec les acteurs du private equity qui ont été rassurés par le profil HEC. J'ai donc dès l'origine développé une spécialité sur les restructurations financières, start up, LBO, corporate, sociétés cotées, internationales...

2. Est-ce difficile d'articuler vie de femme, vie de famille, et vie de financière ? Comment faites-vous pour tout mener de front ?

Je me sens toujours intègre et une, tout autant femme qu'homme selon les circonstances, et toujours moi-même au bureau, en mission ou dans ma vie privée. Je ne cloisonne pas mes univers et mon métier d'administrateur judiciaire satisfait également mes désirs d'entrepreneuse (FHB que j'ai co-fondée compte aujourd'hui plus de 70 collaborateurs, 16 bureaux sur le territoire et 11 associés, 5 femmes et 6 hommes, la plupart issus des rangs même de FHB), d'enseignante et de femme engagée dans la société. Mes associés sont mes amis, nous partageons nos valeurs, notre travail, notre réussite et nos coups durs. Mon métier est le support de rencontres exceptionnelles car dans les moments les plus sensibles de la vie des acteurs affectés un jour par les difficultés de l'entreprise et souvent de la vie. La finance n'est pas tendre, mais de plus en plus tend vers une finalité positive et valorise l'amélioration de la vie des femmes, des hommes et de la planète.

Je n'ai donc pas de secret pour tout mener de front, sauf peut-être d'accepter de longue date de faire confiance à mon intuition, guidée par le cœur et l'expérience.

J'ai la chance de concilier un cadre de vie agréable avec les gens que j'aime à la campagne en Corrèze et mes engagements professionnels ou dans la société. Téléphone, internet, train, taxi, et parfois avion sont des moyens formidables pour garder l'équilibre entre la lenteur de la pousse des arbres sous mes fenêtres et l'urgence, la frénésie et le stress parfois de la crise et de la multiplicité des sollicitations concomitantes.

3. Selon vous, quelles sont les qualités nécessaires pour exercer votre métier ? Quel a été votre principal atout dans votre réussite ? Quel a été votre plus beau succès, à vos yeux ?

Comme dans la vie, être heureux est tout autant un étalon de réussite qu'un facteur clé de succès. Les qualités de cœur sont un préalable pour garder le feu et la volonté constante et sans faiblesse de porter secours dans un environnement adverse. Il faut en toutes circonstances et nonobstant les critiques, les attaques, les incompréhensions, garder lucidité et indépendance, rechercher la moins pire des solutions, le compromis. Ne pas craindre de décider, prendre des risques et accepter qu'ils ne puissent être totalement assurés, ce qui n'est supportable que lorsque les décisions sont guidées par le juste et le bon, empêchant tout regret.

J'ai eu de la chance d'être au bon endroit, au bon moment, dans un environnement où l'attente des acteurs de professionnels new génération était forte. J'ai pris des coups assez jeune et j'ai été confrontée à des coups durs de la vie dans ma vie professionnelle, qui ont définitivement emporté toute cloison pro/perso, et cela m'a donné une grande envie d'action et d'évacuer la peur paralysante ou le manque d'audace. Obligée d'agir au-delà de tout ce qui me paraissait possible, j'ai pris la mesure de l'infinité de nos possibles et la confiance en moi, en la vie, s'est renforcée dans un cercle vertueux. Mon plus beau succès est probablement l'aventure FHB à laquelle j'ai contribué et contribue toujours, car elle va au-delà de l'entreprise FHB, elle englobe aussi la modernisation d'une profession, d'avoir contribué à démythifier cet univers et l'avoir rendu accessible à toutes les entreprises, même si le chemin est encore long. FHB innove en développant des métiers utiles au financement des entreprises comme la fiducie (FHB FIDUCIE au bout de 15 ans de combat), ou en utilisant les procédures de conciliation pour les spin off de sociétés en distressed, ou encore en ayant participé à la création et à l'écriture des procédures accélérées et hybrides destinées aux grandes restructurations financières.

Mon plus beau succès, c'est aussi de pouvoir construire mon écrin de vie en restaurant moulin, bergerie, grange et entourage de la ferme des grands-parents, devenue mon paradis et celui de mes bien-aimés. Ce paradis accueille tous les associés FHB et leur famille chaque année, pour que tout soit bien réuni au cœur du réacteur pour une dose de régénération collective.

4. Quelles sont les femmes ayant pu vous servir de modèles qui vous ont inspirée au cours de votre parcours ?

Sans hésitation et immédiatement ma mère, sage-femme, dynamique, leader, louve pour son mari et ses enfants, courageuse, ambitieuse, rock and roll à certains égards et portée par l'amour et le bonheur du partage. Inspirée par Simone Veil qui est devenue pour moi une référence, un exemple à suivre, elle nous a toujours inculqués que nous pouvions avoir la vie libre que nous choisirions.

Dans ma vie professionnelle, j'ai ensuite été très impressionnée par Christine Lagarde, son humilité, son efficacité, son engagement pour améliorer la vie du monde et sa volonté d'ouvrir la voie aux personnes croisant son chemin.

J'ai été tout autant marquée par des hommes assumant leur ubiquité féminine et donnant ainsi la pleine expression de leur humanité.

5. Aujourd'hui, les femmes représentent 15 % des effectifs des directrices financières en France (sur la base d'une étude Vernimmen 2017 sur le genre des directeurs financiers des sociétés du SBF 120). Qu'est-ce qui, selon vous, explique ce chiffre ?

Ce chiffre est le reflet de préjugés et de mauvaises habitudes à changer. Les femmes ont des qualités particulièrement appréciées dans les directions financières : prudence, rigueur, précision, organisation, et les hommes qui y réussissent mettent en jeu et savent valoriser leur verso féminin. L'argent est associé à l'homme, il faut rappeler que l'autonomie financière des femmes date de la fin du 20e siècle, hier donc. Cette tradition doit être combattue. Les femmes sont de bons gestionnaires. Pour favoriser leur accès plus fréquent à ces directions, elles doivent mettre l'accent dans leurs stages, leur spécialité professionnelle et leurs premiers jobs sur la fonction finance.

La finance est de plus en plus digitalisée, ce qui devrait faciliter l'accès des femmes à ces fonctions. Les préjugés de la moindre disponibilité ou d'une plus grande émotivité des femmes sont évidemment d'un autre siècle, la capacité d'organisation, la facilité du multi-tâches et l'intuition venant largement compenser ces prétendues faiblesses.

6. Quel(s) conseil(s) pouvez-vous apporter pour inciter les femmes des générations Z et K à se lancer dans la finance ?

Il faut multiplier les stages, les rencontres, les jobs sans se demander s'ils sont bien payés, sans chercher la localisation idéale ou l'entreprise parfaite. Il faut assister aux conférences, chercher à se rendre utile, réfléchir et écrire sur tel ou tel sujet, se mettre au service de l'autre. Commencer peut-être dans l'audit ou le conseil qui présentent de très nombreuses offres d'embauches.

La finance présente une très grande diversité de métiers, de fonctions et d'univers, ce qui permet beaucoup de chemins d'accès : conseil, audit, banque, entreprise, contrôle de gestion, trésorerie, investissements, financements, fonds propres, dettes, bas de bilan, finance souveraine, institutions, régulateurs, communication financière...

7. Pouvez-vous nous raconter un épisode où vous avez pu surmonter une situation de crise ou de difficultés ?

Mon job est jalonné de difficultés, il se nourrit de difficultés. Alors les épisodes sont nombreux, mais je peux peut-être rapporter le décès de mon ami et associé, à 38 ans, d'une crise cardiaque, quand j'avais 31 ans, qui m'a propulsée à la tête d'une étude déjà significative, la mère de FHB. J'ai subi pas mal de tentatives de déstabilisation par ceux ou celles qui se voyaient bien « récupérer » mon business et notre entreprise. Mais galvanisée par l'énergie de mon ami, je me suis totalement plongée dans le travail pour en faire deux fois plus, deux fois plus vite, deux fois mieux et lorsque deux ans plus tard j'ai commencé à revoir la lumière, je me trouvais sur un chemin renforcé, assaini, avec une entreprise rénovée, organisée, dédiée à des missions de plus en plus complexes et totalement boostée. Peut-être que je me suis un peu oubliée mais j'ai senti que cette parenthèse serait aussi une communion avec mon ami et une façon de faire mon deuil et de sublimer cette présence qui m'accompagne toujours et vis-à-vis de laquelle je suis heureuse de présenter si ce n'est le bilan, du moins la photographie de là où nous sommes arrivés à ce jour, le mieux restant à venir.

8. Quelles sont vos actualités, rêves ou projets à court terme ?

Dans les actualités de mes engagements, il y a la présidence de HEC AU FEMININ et l'entrée dans une 3e phase de ma vie professionnelle qui me laisse plus d'espace pour des engagements dans la société et pour réunir les objectifs du rebond et retour au positif des entreprises et situations dont je m'occupe, et les objectifs du mieux-être pour la société et les femmes et hommes la composant.

Je dois avec mes associés mettre en place une organisation plus efficace en affectant entre nous au vu de nos aptitudes et aspirations des domaines de responsabilités dans l'entreprise.

Je souhaite continuer à participer à la modernisation de ma profession qui, je pense, a encore de grands défis devant elle.

J'espère consolider l'équilibre d'un lieu de vie partagé entre la campagne avec mon mari et ma famille, et Paris ou le reste du monde selon les besoins des entreprises.

Je souhaite enfin multiplier les rencontres pour essaimer et faire rayonner les valeurs qui nous réunissent et contribuer à une société plus ouverte, où la différence et le handicap sont des chances et des leviers.

9. Avez-vous une autre conviction forte à partager ?

La chance oblige. Ma faiblesse est ma force, n'ayons pas peur.

Les femmes sont aussi des hommes et réciproquement, issue d'un homme et d'une femme, comment peut-on vouloir binariser et scinder quand il suffit de composer avec soi-même pour composer avec les autres ?